En avril 2016, à l’auberge de Chos Malal où je vais une fois par semaine pour me connecter à internet, j’ai rencontré un jeune photographe argentin qui était en campagne de découverte du monde gaucho. Je lui ai proposé de m’accompagner dans mon quotidien, de rencontrer mes amis, d’approcher nos chevaux. Il a saisi l’opportunité et en a extrait beaucoup de matériel ! Le reportage s’appelle « Transhumancia » et a été publié dans Bex Magazine – revue spécialisée latino américaine de photographie – en 2017 puis est devenu une exposition présentée à Neuquén Capital et Chos Malal.
Je vous présente ici l’article très inspiré écrit par Emmanuel Taub, docteur en sciences sociales à l’Université de Buenos Aires pour légender les photographies de Agustino Mercado. Certains reconnaîtront des visages emblématiques…

 

Rejoindre le plateau comme on part vers une bataille pour la subsistance.

En réalité, toute sortie du foyer est une bataille : contre le temps, contre le climat, contre l’animal, contre soi-même. Sortir de la maison, sortir à la vie. La transhumance est l’empreinte présente d’une tradition qui n’a jamais cessé de passer. Marcher comme un transit, entre les territoires changés par le temps ; l’héritage des pères et des pères de leurs pères : transhumance, transformation, transfert. L’homme devant le déchirement, l’homme face au temps qui se renouvelle chaque instant près du pas lent de l’animal. L’homme face à son animalité et la création.

 

Devenir adulte à côté des chiens.

Changer de peau et de terre entre les chevreaux et les chiens, entre les arbres qui de loin se confondent avec l’horizon et la montagne. Qui est l’adulte, l’homme ou le chien? Qui suit qui ? Dans l’errance de l’élevage le chien aussi est homme. Devenir adulte sans perdre l’émerveillement, ce sens infime qui nous sauve de l’excès de réalité, de la destruction du réel.

 

L’homme et l’animal, la bête et la bête.

L’animalité du campo, du corps, de l’intempérie. Dans la solitude de la montagne, d’un bout à l’autre, les transhumants marchent auprès des chèvres en suivant le rythme de leur nature. L’errance de l’élevage, d’aller et venir entre les animaux, est une forme de vie. Une errance qui n’est pas imprévisible mais actionnée par la nécessité : la transhumance est la persistance de la nature animale dans la vie humaine, la vigueur de la tradition au milieu d’un monde ultramoderne. L’errance est la coexistence avec l’autre animal, qui est autre et est soi-même ; qui est le miroir nous rappelant notre propre animalité.

 

Le temps nous transforme en photo noir et blanc.

Le temps, c’est le temps de l’œil dans l’espace. Qu’est-ce la photo, par chance, sinon la détention de l’âme sur un instant. Voler l’âme c’est aussi la montrer, et exhiber l’âme est un travail d’embellissement inégalé. La photographie nous permet de comprendre que l’âme existe et qu’on peut s’arrêter pour l’amener au devant de l’existence.

 

Le paysage est une peinture mobile.

Rien n’a de place ou de pourquoi dans l’espace de l’intempérie. Entre les chardons et les arbustes, les chèvres, les chiens et les hommes deviennent part de cette nature sauvage et désolée du monde.

 

Pour un instant, la transhumance est la photographie de l’oubli, d’un autre monde au milieu de nous. Un monde qui a été et continuera d’être, au-delà des chèvres, des chiens ou des hommes. Au-delà du temps.

 

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